Madeleine Diouf Sarr
Présidente du Groupe des PMA — Sénégal
« Sans des financements prévisibles et accessibles, les PMA resteront en première ligne des pertes et dommages climatiques. »
Contexte : segment de haut niveau sur le financement climat.
La COP29 de Bakou (2024) a marqué une transition majeure dans l’histoire de la gouvernance climatique. Conçue comme la « COP de la finance », elle avait pour mandat de redéfinir les fondations du financement international, dix ans après l’Accord de Paris et quinze ans après l’annonce des 100 milliards USD/an de Copenhague. Au-delà des chiffres, cette COP a reposé la question centrale de la confiance entre pays du Nord et pays du Sud, dans un contexte où les promesses non tenues pèsent lourdement sur la crédibilité du régime climatique.
Bakou n’a pas seulement été un exercice technique sur le financement : elle a révélé l’évolution profonde des rapports de force entre pays développés, pays en développement et pays émergents, tout en mettant en lumière la situation critique des Pays les Moins Avancés (PMA). Pour ces derniers, la COP29 a été l’occasion de rappeler que sans financement prévisible, accessible et adapté à leurs réalités, la transition climatique reste un discours abstrait. Derriere les négociations, ce sont des budgets de santé, d’éducation et d’infrastructures de base qui sont en jeu.
Jamais une COP n’avait autant exposé la collision entre des besoins financiers massifs, des incertitudes géopolitiques, l’émergence de nouveaux pôles d’influence et l’exaspération croissante des PMA face à des engagements non tenus. Dans les couloirs, les délégations des PMA ont exprimé avec force leur fatigue face aux promesses recyclées et aux mécanismes trop complexes pour être utilisables par des administrations sous-dotées. Bakou consacre ainsi un tournant, tant symbolique que politique, dans la manière de penser la solidarité internationale :
Pour les PMA, la COP29 a ainsi agi comme un révélateur : soit le financement climatique se réinvente pour répondre à leurs besoins réels, soit le fossé entre discours globaux et réalités locales continuera de se creuser, au risque d’éroder encore davantage la légitimité du multilatéralisme climatique.
Présidente du Groupe des PMA — Sénégal
« Sans des financements prévisibles et accessibles, les PMA resteront en première ligne des pertes et dommages climatiques. »
Contexte : segment de haut niveau sur le financement climat.
Secrétaire général des Nations Unies
« Nous sommes sur l’autoroute vers l’enfer climatique avec le pied toujours sur l’accélérateur. »
Contexte : discours d’ouverture de la conférence.
Ancien président du Groupe des PMA — Royaume du Bhoutan
« Pour les PMA, retarder l’action n’est pas une option : chaque dixième de degré menace nos terres, nos cultures et nos économies. »
Contexte : débat ministériel sur le Bilan mondial (Global Stocktake).
Négociatrice pour l’Alliance des petits États insulaires (AOSIS)
« Pour nos îles, le financement climat n’est pas une statistique. C’est la différence entre un avenir habitable et la disparition. »
Contexte : intervention pendant le débat sur les pertes et dommages et l’accès direct aux fonds.
Le Global Stocktake (GST) adopté à Dubaï (COP28) a servi de cadre analytique aux ambitions de Bakou. Ce premier bilan mondial a établi plusieurs constats structurants : il a rappelé que l’action climatique demeure largement insuffisante, mais il a aussi réaffirmé la nécessité de repenser la coopération internationale sous un angle plus inclusif et plus attentif aux besoins des pays vulnérables.
Pour les PMA, le GST représente davantage qu’un rapport scientifique : c’est un document politique essentiel qui justifie leurs revendications financières, leurs appels à la justice climatique et leur demande d’accès direct aux fonds multilatéraux. Il agit comme une preuve incontestable, fondée sur des données empiriques, que l’architecture actuelle du financement climat ne répond ni à l’urgence, ni à leurs besoins spécifiques. La conclusion est sans appel : le statu quo financier condamne les trajectoires de développement durable dans les pays les plus vulnérables, tout en rendant impossible le respect de l’objectif de 1,5 °C sans un changement d’échelle rapide et massif.
Le GST ne se contente donc pas de mesurer un retard : il crée une obligation de réponse pour l’ensemble des Parties. Les pays développés y voient la preuve de la nécessité de rehausser leurs contributions nationales et leur finance climat. Les PMA, eux, s’en servent comme d’un levier diplomatique puissant pour exiger des flux plus prévisibles, une part plus importante de dons, des mécanismes simplifiés d’accès aux ressources et une meilleure prise en compte de leurs priorités nationales.
Pour les chercheurs et analystes, le GST offre enfin un référentiel robuste permettant d’évaluer la cohérence entre discours, engagements et réalités budgétaires. Il introduit une méthode de redevabilité structurelle qui servira de base à toutes les futures négociations, notamment pour juger de l’ambition réelle des décisions prises lors de la COP29 et des COP ultérieures. En cela, il constitue l’une des pierres angulaires du nouveau système climatique international.
À Bakou, la question la plus sensible a porté sur l’élargissement de la base des contributeurs au financement climat. Les pays développés (UE, États-Unis, Japon) ont argué que les grandes économies émergentes disposent désormais d’une capacité financière et technologique suffisante pour contribuer à l’effort, car leurs émissions récentes et cumulées rivalisent avec celles des anciennes puissances industrielles. Pour ces pays du Nord, il s’agit aussi d’une question d’efficacité globale : sans une participation plus large, les ressources mobilisées resteront insuffisantes face aux besoins colossaux de l’adaptation et de la transition énergétique.
Les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Indonésie) ont unanimement rejeté cette approche, en rappelant :
Ils ont également mis en avant que, malgré leur croissance, des centaines de millions de leurs citoyens vivent encore dans des conditions socioéconomiques précaires. Pour eux, il serait inéquitable de leur demander de contribuer au même titre que les pays historiquement responsables de la crise climatique et dont les niveaux de richesse par habitant restent largement supérieurs.
Ce conflit a dominé l’ensemble des négociations. Pour les PMA, il s’agit d’un moment charnière : si les émergents continuent de refuser de contribuer formellement, la charge repose uniquement sur le Nord, avec le risque d’un financement insuffisant ou trop conditionnel. S’ils acceptent, une nouvelle architecture pourrait émerger, plus multipolaire, mais aussi potentiellement plus complexe à lire et à naviguer pour les pays les plus vulnérables, qui disposent de capacités administratives limitées.
Dans tous les cas, les PMA observent ce débat avec une vigilance extrême : ils savent que l’issue de cette bataille déterminera l’ampleur, la prévisibilité et la stabilité des flux financiers indispensables à leur résilience climatique dans les prochaines décennies.
Après deux semaines de négociations tendues, la COP29 a abouti à un NCQG structuré autour de deux jalons :
Sur le plan symbolique, tripler l’objectif initial des 100 milliards USD représente une avancée politique et un signal que la communauté internationale reconnaît enfin l’ampleur du défi climatique. Toutefois, sur le plan structurel, l’écart reste immense avec les besoins réels, estimés à plus de 1 000 milliards USD/an pour aligner les investissements sur l’objectif de 1,5–2 °C, en tenant compte des coûts de l’adaptation, de l’atténuation et des pertes et dommages. À cela s’ajoute la réalité selon laquelle les flux actuels sont encore fragmentés, instables et souvent difficiles à mobiliser pour les pays à capacités administratives limitées.
Les PMA ont rappelé que leurs besoins d’adaptation seuls pourraient atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars par an, alors même que l’adaptation ne reçoit aujourd’hui qu’une fraction des flux totaux. Dans de nombreux PMA, chaque retard de financement signifie des pertes humaines directes : des infrastructures qui cèdent, des systèmes agricoles qui s’effondrent, des communautés côtières forcées de migrer. L’accord de Bakou fournit donc un signal, mais reste perçu comme insuffisant au regard de l’échelle des vulnérabilités et de l’urgence écologique.
Le débat sur la qualité du financement a été particulièrement vif. Les pays développés ont insisté pour inclure dans le NCQG non seulement les dons, mais aussi les prêts concessionnels, les garanties et les capitaux mobilisés dans le secteur privé. Ils considèrent ces instruments comme essentiels pour atteindre rapidement les montants annoncés, tout en maximisant l’effet de levier financier.
Les PMA ont, au contraire, souligné le risque de surendettement induit par une approche essentiellement fondée sur des prêts, même à taux préférentiels. Pour ces pays, l’accès au financement climat ne peut pas se traduire par un fardeau financier supplémentaire, alors qu’ils consacrent déjà une part disproportionnée de leurs budgets au service de la dette.
Pour les PMA, la notion de « dette climatique » n’est pas simplement morale : elle renvoie à la combinaison de deux réalités :
Sans augmentation significative de la part des dons, le financement climat risque de reproduire les asymétries existantes, en obligeant les PMA à choisir entre stabilisation macroéconomique et adaptation minimale. Dans de nombreux cas, cela signifie repousser des projets vitaux : digues pour protéger les zones côtières, modernisation des systèmes d’irrigation, renforcement des hôpitaux face aux vagues de chaleur. Ce dilemme financier incarne l’un des enjeux les plus critiques de la gouvernance climatique contemporaine.
| Élément du NCQG | Formulation à Bakou | Impacts potentiels pour les PMA |
|---|---|---|
| Montant global | 200 Mds USD (2030) → 300 Mds USD (2035) | Signal positif, mais en deçà des besoins. Nécessité de cibler fortement l’adaptation. |
| Qualité des flux | Mélange de dons, prêts, garanties et capitaux privés | Risque d’accroître l’endettement si la part des dons reste faible. |
| Gouvernance | Révision quinquennale et rapports réguliers sur la mise en œuvre | Opportunité d’inscrire la justice climatique au cœur des futures révisions. |
| Pertes & dommages | Référence au Fonds, sans trajectoire chiffrée robuste | Incertitude sur la capacité à répondre aux chocs extrêmes récurrents. |
La COP29 a confirmé un basculement profond : les pays émergents ne sont plus de simples récepteurs de la norme climatique internationale ; ils en deviennent progressivement des codéfinisseurs à part entière. Leur positionnement s’appuie sur un double mouvement stratégique : d’une part, refuser toute obligation explicite de contribution au NCQG afin de préserver leur statut officiel de pays en développement ; d’autre part, accroître leur influence dans l’architecture réglementaire qui façonne les marchés carbone (Article 6), les standards technologiques bas carbone et l’ensemble des plateformes de coopération Sud–Sud. Ce recentrage leur permet de redéfinir les équilibres diplomatiques au sein des négociations climatiques.
Dans ce contexte, les émergents cherchent à s’affirmer comme un bloc autonome, à la fois capable de défendre ses intérêts propres et d’imposer des règles compatibles avec leur trajectoire de développement. Ils négocient simultanément avec le Nord, dont ils contestent les tentatives de recentrer les responsabilités, et avec les PMA, auxquels ils proposent de nouvelles formes de coopération technologique ou industrielle. Ce positionnement intermédiaire renforce leur marge de manœuvre : ils ne se présentent ni comme des puissances historiques à responsabilité climatique accrue, ni comme des États vulnérables limités par leurs capacités. Ils occupent désormais un espace singulier, hybride, dans lequel ils peuvent façonner des alliances flexibles et stratégiques.
Leur poids démographique, économique et industriel fait des pays émergents des acteurs incontournables dans toute trajectoire globale de décarbonation. Ils concentrent une part croissante des investissements bas carbone mondiaux, contrôlent des chaînes de valeur essentielles (solaire, batteries, hydrogène, semi-conducteurs, acier vert) et abritent les marchés intérieurs qui connaîtront la plus forte croissance d’ici 2035. Pour de nombreux PMA, ils représentent des partenaires plus accessibles et moins contraignants que les bailleurs traditionnels du Nord. Pour le Nord, ils constituent des concurrents systémiques mais aussi des interlocuteurs indispensables pour rendre compatibles les ambitions climatiques globales avec les réalités géopolitiques actuelles. Ce rôle pivot, renforcé à Bakou, consacre leur statut de moteurs structurants de la gouvernance climatique mondiale.
Une des nouveautés majeures de Bakou est la visibilité accrue des solutions technologiques portées par les pays émergents : mini-réseaux solaires ruraux, systèmes de stockage décentralisés, agriculture climat-intelligente, mobilité électrique légère et transports publics électriques adaptés aux environnements urbains denses. Les pavillons ont montré une génération de technologies conçues pour fonctionner dans des contextes où les ressources financières, les compétences techniques et l’accès à des infrastructures fiables restent limités. Ces solutions, souvent modulaires et à faible coût, s’intègrent mieux aux réalités des pays en développement que les standards occidentaux, tout en offrant des délais d’installation réduits et une maintenance simplifiée. Elles permettent aussi de contourner les grands projets lourds qui exigent des années de planification et des investissements massifs.
Pour les PMA, cette dynamique ouvre la voie à une coopération Sud–Sud plus opérationnelle, au-delà des engagements diplomatiques. Elle se traduit par des projets concrets : déploiements de mini-réseaux gérés par des entreprises africaines, hubs solaires communautaires codéveloppés avec l’Asie, plateformes de données climatiques créées avec l’Amérique latine ou encore solutions de stockage hybrides commercialisées à l’échelle régionale. Ces collaborations favorisent l’émergence de chaînes de valeur régionales, une meilleure appropriation des compétences technologiques et une réduction progressive de la dépendance aux fournisseurs du Nord pour les équipements critiques. Elles renforcent aussi la capacité des PMA à négocier des conditions plus équitables dans leurs partenariats internationaux.
Malgré ces progrès, la coopération Sud–Sud reste encore largement bilatérale et insuffisamment structurée. Les projets sont souvent négociés au cas par cas, sans normes communes sur les garanties sociales, la gouvernance des données, la transparence contractuelle ou la protection des écosystèmes. En l’absence de cadres harmonisés, le risque persiste que certaines solutions dites « bas carbone » reproduisent des dynamiques d’extractivisme, d’endettement ou de marginalisation des communautés locales. Dans certains cas, de nouvelles dépendances technologiques peuvent même apparaître, liées à la propriété intellectuelle, aux conditions de maintenance ou aux exigences en matière de données.
L’enjeu pour les PMA est donc double : tirer parti de cette nouvelle offre technologique tout en exigeant des standards sociaux et environnementaux reconnus afin d’assurer que ces coopérations servent véritablement leurs intérêts à long terme. Cela implique de renforcer leurs capacités de négociation, d’évaluer systématiquement les impacts locaux et de s’assurer que les innovations introduites soutiennent la résilience communautaire plutôt que de la fragiliser.
| Dimension | Pays développés | PMA | Pays émergents |
|---|---|---|---|
| Responsabilité historique | Très élevée, basée sur les émissions cumulées | Faible, contribution marginale | En forte hausse sur les 20 dernières années |
| Capacité financière | Élevée, accès aux marchés et monnaies fortes | Très limitée, forte contrainte de dette | Intermédiaire, mais croissante |
| Rôle à la COP29 | Contributeurs traditionnels, en quête de partage de responsabilité | Bloc de vulnérabilité, défenseur de la justice climatique | Bloc autonome, pivot des coopérations Sud–Sud |
| Attente des PMA | Respect des engagements financiers et hausse de la part des dons | – | Transferts technologiques, soutien régional, cofinancement ciblé |
À Bakou, les Pays les Moins Avancés (PMA) ont démontré une capacité de coordination politique sans précédent. Leur alliance stratégique avec les PEID (Petits États insulaires en développement) a permis de consolider un front uni, rendant impossible pour les grandes puissances de contourner l’objectif de 1,5 °C ou de reléguer l’adaptation au second plan. Pour la première fois, leur voix collective a pesé de manière visible sur le rythme, le contenu et l’issue des discussions.
Leur force réside désormais dans une articulation fine entre :
Les PMA ne se présentent plus uniquement comme des victimes d’un dérèglement climatique qu’ils n’ont pas causé ; ils se positionnent comme des co-architectes d’une transition juste. Ils insistent sur l’interdépendance entre action climatique, lutte contre la pauvreté, sécurité alimentaire, santé publique et développement humain. Cette approche leur confère une vision systémique que même certains pays développés reconnaissent comme indispensable.
Leur bloc, autrefois perçu comme marginal, est aujourd’hui un acteur diplomatique stratégique qui façonne les compromis finaux, en particulier sur l’adaptation, les pertes et dommages, et la qualité du financement. Cette évolution s’explique à la fois par une meilleure coordination interne, une professionnalisation de leurs délégations et un usage de plus en plus sophistiqué des leviers scientifiques et juridiques du régime climatique.
Les PMA ont identifié quatre priorités structurantes pour la prochaine décennie, qui conditionneront leur capacité à maintenir un développement humain minimal face à l’accélération des impacts climatiques :
Sans progrès concrets sur ces priorités, la promesse d’un développement durable pour les PMA reste purement rhétorique. La COP29 fournit un cadre politique utile, mais pas encore les outils opérationnels, les financements adéquats ni les garanties institutionnelles nécessaires pour transformer les objectifs en réalités tangibles. Les dix prochaines années seront donc déterminantes : elles marqueront soit le début d’une résilience renforcée, soit une aggravation irréversible des fragilités structurelles.
La COP29 confirme que la gouvernance climatique traverse une crise de confiance profonde. Trois blocs structurent désormais le jeu :
Le multilatéralisme climatique devient ainsi plus ouvertement multipolaire, avec un leadership distribué entre plusieurs centres de gravité. Les rapports de force y sont plus fluides, moins prédictibles, et la construction du consensus exige davantage de négociations parallèles, d’alliances tactiques et de compromis inter-blocs. Les négociations ne reposent plus uniquement sur l’axe historique Nord-Sud : elles s’organisent autour d’intérêts croisés, parfois convergents, parfois contradictoires, qui redéfinissent la manière dont se fabrique la norme climatique internationale.
Pour les chercheurs, Bakou constitue un cas d’école pour analyser la reconfiguration des normes internationales dans un contexte de polycrise (climat, dette, sécurité, énergie). Elle montre comment des tensions structurelles peuvent coexister avec des avancées diplomatiques, et comment de nouveaux acteurs – en particulier les PMA et les PEID – influencent progressivement les régles du jeu.
La COP29 met ainsi en lumière une gouvernance qui n’est pas en déclin, mais en transformation profonde : plus complexe, plus fragmentée, mais aussi potentiellement plus inclusive si les voix des plus vulnérables continuent à se structurer et à intervenir stratégiquement dans les espaces techniques et politiques. Cette évolution, encore fragile, pourrait constituer l’un des leviers clés pour renforcer la légitimité et l’efficacité du régime climatique dans les années à venir.
La COP30 à Belém sera la COP des nouvelles NDC. Sans financements prévisibles et adaptés, les pays en développement – et en premier lieu les PMA – ne pourront pas relever significativement leur ambition climatique. Pour beaucoup d’entre eux, l’augmentation de l’ambition ne dépend pas de la volonté politique, mais des ressources disponibles pour transformer cette volonté en actions tangibles.
La crédibilité du régime climatique repose donc sur un enchaînement cohérent :
Bakou n’a pas fermé le débat ; elle a posé les jalons d’une négociation encore plus exigeante. La question n’est plus seulement de trouver l’argent, mais de savoir comment, pour qui et à quelles conditions il sera utilisé. Belém devra répondre à cette triple interrogation pour que les nouvelles NDC soient plus que des engagements théoriques : elles doivent devenir des trajectoires réalisables et financièrement soutenables, en particulier pour les pays les plus vulnérables.
Pour les chercheurs seniors, les jeunes chercheurs et les décideurs associés à l’IESD, la COP29 ouvre plusieurs chantiers prioritaires. Il s’agit non seulement d’observer les négociations, mais aussi de transformer les décisions prises à Bakou en pistes de recherche appliquée, en outils d’aide à la décision et en ressources pédagogiques pour les pays les moins avancés (PMA).
Ces chantiers constituent autant de programmes de recherche actionnables pour l’IESD, destinés à renforcer la capacité des PMA à défendre leurs intérêts dans les futures négociations climatiques et dans la mise en œuvre concrète des financements obtenus.
| Terme | Définition |
|---|---|
| Financement concessionnel | Prêt accordé à des conditions plus favorables que le marché (taux réduit, maturité longue, période de grâce). Il permet de rendre réalisables des projets climatiques dans les pays vulnérables et réduit fortement le coût du capital, un enjeu majeur pour les PMA. |
| Capacité d’absorption | Aptitude d’un pays ou d’une institution à planifier, gérer et exécuter efficacement des financements climat. Elle inclut les compétences administratives, la gestion financière, le suivi-évaluation et la conformité aux exigences des bailleurs. |
| Financement mixte (blended finance) | Mécanisme associant financements publics concessionnels et capitaux privés pour diminuer le risque financier. Il vise à catalyser des investissements dans des secteurs insuffisamment financés (énergies renouvelables, résilience, infrastructures vertes). |
| Adaptation climatique | Ensemble d’actions destinées à réduire la vulnérabilité aux impacts climatiques. Elle inclut la sécurisation de l’eau, l’agriculture résiliente, la protection côtière et la modernisation des systèmes de santé publique. |
| Perte et préjudices (Loss & Damage) | Dommages permanents causés par le changement climatique, impossibles à éviter même avec adaptation et atténuation. Cela englobe pertes de terres, habitats, cultures, moyens de subsistance et identité culturelle. |
| Niveau de référence d’émissions (Baseline) | Point de départ utilisé pour mesurer les réductions d’émissions. Une baseline solide garantit la crédibilité des projets climat et l’accès aux mécanismes carbone internationaux. |
| Contribution Déterminée au niveau National (CDN / NDC) | Engagement officiel d’un pays concernant ses objectifs de réduction d’émissions et d’adaptation. Les NDC doivent être actualisées tous les 5 ans et refléter une ambition croissante selon l’Accord de Paris. |
| Résilience climatique | Capacité d’un système à anticiper, absorber et se remettre d’un choc climatique. La résilience combine infrastructures robustes, gouvernance, technologies propres et mobilisations communautaires. |
| Transferts technologiques | Transmission de technologies propres et de compétences associées des pays industrialisés vers les pays en développement. Cela comprend formation, maintenance, accès aux données et appropriation locale. |
| Financement basé sur les résultats | Financement accordé uniquement si des résultats climatiques mesurables sont démontrés (ex. réduction d’émissions). Très utilisé dans la REDD+, il renforce transparence et efficacité. |
| Alignement sur l’Accord de Paris | Principe imposant que les financements soient compatibles avec une trajectoire inférieure à 1,5 °C. Cela implique la sortie progressive des combustibles fossiles et la cohérence des politiques publiques. |
| Justice climatique | Principe reconnaissant que les pays les moins responsables des émissions sont ceux qui subissent les impacts les plus graves. La justice climatique vise une répartition équitable des financements, une protection des droits humains et une gouvernance inclusive. |
| Transition juste | Approche garantissant que le passage à une économie bas-carbone ne laisse personne de côté. Elle protège les travailleurs, renforce la protection sociale et réduit les inégalités lors de la transition énergétique. |
| MRV (Mesure, Rapportage, Vérification) | Processus permettant de mesurer les émissions, rapporter les progrès et vérifier la fiabilité des données. Indispensable pour les NDC, la finance climat et les marchés carbone. |
| Article 6 (Accord de Paris) | Mécanisme encadrant les échanges internationaux de crédits carbone (ITMO, approches coopératives, marchés volontaires). Vise à renforcer l’ambition tout en évitant le double comptage. |
| Vulnérabilité climatique | Degré d’exposition et de sensibilité d’une communauté ou d’un pays face aux impacts climatiques. Les PMA et PEID sont parmi les plus vulnérables en raison de ressources limitées et de fortes dépendances économiques. |
Pour prolonger l’analyse de la COP29 et approfondir les enjeux pour les PMA et les pays émergents, le chercheur pourra mobiliser les ressources suivantes :
| Source | Type | Utilité pour la recherche | Lien |
|---|---|---|---|
| CCNUCC / UNFCCC – Portail COP29 | ONU – page COP | Textes officiels, décisions, documents de session. | unfccc.int/cop29 |
| GIEC / IPCC | Organe scientifique | Rapports d’évaluation, scénarios d’émissions, budgets carbone. | ipcc.ch |
| Fonds Vert pour le Climat (FVC) | Mécanisme financier | Projets, guichets d’accès, décisions du Conseil. | greenclimate.fund |
| PNUD / UNDP | Programme des Nations unies | ODD, résilience, financements pour les PMA. | undp.org |
| IISD – Earth Negotiations Bulletin | Observateur onusien | Comptes rendus quotidiens et analyses indépendantes des négociations. | enb.iisd.org |
Au-delà des chiffres, tableaux et paragraphes juridiques, la COP29 a été marquée par des scènes humaines, parfois inattendues, qui en disent long sur la façon dont se construit la gouvernance climatique. Voici quelques épisodes vécus qui illustrent les tensions, les blocages, mais aussi la créativité diplomatique à l’œuvre à Bakou.
Ces moments informels ne sont pas anecdotiques : ils influencent souvent l'atmosphère des négociations et permettent d’humaniser un processus très technique. Ils rappellent que les COP ne sont pas seulement des espaces institutionnels, mais aussi des lieux où la pression, la fatigue et les interactions humaines jouent un rôle réel dans la construction du consensus.
La veille de l’adoption du texte final sur le NCQG, les négociateurs des PMA ont travaillé jusqu’à 5 heures du matin pour sécuriser une formulation cruciale sur l’accès direct aux financements. La version précédente renforçait le rôle d’intermédiaires internationaux, au risque de complexifier davantage des procédures déjà lourdes. Cette mobilisation de dernière minute a permis d’obtenir une mention explicite donnant la priorité aux mécanismes d’accès direct lorsque ceux-ci sont adaptés aux capacités nationales.
Sans cette nuit blanche technique, les PMA auraient perdu un levier essentiel pour rendre le financement climat plus accessible et moins coûteux à gérer.
Lors d’une séance du groupe technique sur l’adaptation, la discussion s’est figée pendant plus d’une heure à cause d’une divergence sur un mot unique dans le projet de texte : « shall » ou « should ». Le premier aurait rendu l’engagement juridiquement contraignant, le second l’aurait limité à une orientation non obligatoire. Derriere cette querelle sémantique se jouait en réalité un désaccord profond entre pays développés et PMA sur le niveau de responsabilité à assumer.
Cet épisode illustre combien le choix des mots dans un texte de décision est un véritable outil diplomatique, loin d’être un simple détail de langage.
Une brève coupure de courant a plongé une salle de réunion dans l’obscurité pendant une session sur le financement de l’adaptation. Dans l’attente du retour à la normale, des négociateurs jusque-là très polarisés ont engagé une discussion informelle. C’est dans ce moment hors protocole qu’un compromis a commencé à émerger sur la nécessité d’améliorer la transparence des prêts climat et des conditions qui y sont associées.
Paradoxalement, cette panne électrique a servi de déclencheur à une avancée sur l’un des points les plus sensibles pour les pays vulnérables.
Face à la tension constante entre pays développés, émergents et PMA–PEID, un petit groupe informel de huit pays s’est formé dans les couloirs. Composé d’un PMA, d’un pays émergent, de deux pays européens et d’autres partenaires, ce collectif s’est auto-désigné comme les « bridge-builders » (faiseurs de ponts). Leur objectif : proposer des formulations de compromis acceptables par les trois blocs.
Ce groupe ad hoc, jamais mentionné dans les documents officiels, a pourtant pesé sur le résultat final concernant l’équilibre entre dons et prêts dans le NCQG.
Tout au long de la COP29, le pavillon des PMA a été l’un des plus fréquentés, jusqu’à être régulièrement saturé. Plusieurs événements ont dû être déplacés vers des salles plus grandes pour accueillir bailleurs, chercheurs et organisations de la société civile. Cet afflux inattendu traduit l’intérêt croissant pour les enjeux de justice climatique et pour la manière dont les PMA structurent leurs demandes.
Le pavillon PMA est ainsi devenu un passage obligé pour qui voulait prendre la mesure de la crédibilité réelle de l’action climatique mondiale.
Au milieu de la deuxième semaine, un brouillon préliminaire du texte sur le NCQG a circulé officieusement avant sa publication. Les délégations PMA ont immédiatement noté qu’il ne contenait aucune référence à une part minimale de dons pour les pays les plus vulnérables. Lors d’une réunion à huis clos, un négociateur PMA a averti : « Si ce texte sort tel quel, nous ne pourrons pas l’endosser. »
Cette réaction ferme a contraint les présidences de groupes à réintroduire des mentions explicites sur la nécessité de privilégier les dons pour les pays les plus vulnérables.
En marge de la COP29, un groupe d’étudiants et de chercheurs d’Azerbaïdjan a remis aux délégations PMA une analyse détaillée des impacts climatiques dans la région du Caucase. Ce geste, non prévu par le programme officiel, a été salué comme la preuve que la jeunesse locale suivait de près les négociations, au-delà de la seule mise en scène diplomatique.
Ce moment a rappelé que la légitimité des COP ne se joue pas uniquement dans les salles de négociation, mais aussi dans la manière dont les citoyens se saisissent des enjeux climatiques.
Lors d’une réunion technique consacrée à la modélisation financière du NCQG, un négociateur du groupe « Finance » a vu sa calculatrice afficher le message « ERROR — OVERLOAD » au moment de lancer une nouvelle série de projections budgétaires. Après plusieurs heures de discussions tendues sur les montants à mobiliser, ce message inattendu a provoqué des rires nerveux dans la salle.
Avec humour, le négociateur a commenté : « Même ma calculatrice refuse d’assumer l’ampleur des besoins de financement climatique... ». Cette remarque a résumé à elle seule le sentiment général : les besoins réels dépassent parfois même les outils censés les mesurer.